Interview de Wajeeha Al Baharna, présidente de la Bahrain Women's Society, le 7 mars 2006
Par Anna Workman, associée en charge des programmes, WLP
Quelle est la situation actuelle au Bahreïn en ce qui concerne le code de la nationalité ?
Et bien notre code de la nationalité permet aux hommes bahreïnis de transmettre leur nationalité à leurs enfants, mais pas à la femme bahreïnie. Lorsqu'un homme bahreïni épouse une femme non-bahreïnie, elle pourra obtenir la nationalité bahreïnie au bout de cinq ans, et ses enfants auront automatiquement la nationalité bahreïnie. Par contre, les femmes bahreïnies qui sont mariées à des non-nationaux ne peuvent pas transmettre leur nationalité à leurs enfants, ce qui signifie que leurs enfants sont considérés comme des étrangers au Bahreïn. Ils n'ont pas accès aux services de santé, à l'éducation et à beaucoup d'autres avantages des citoyens du Bahreïn.
Comment la loi actuelle affecte-t-elle la vie des femmes ?
Lors de nos entretiens avec ces femmes nous avons constaté la grande insécurité et instabilité de leurs expériences au sein de leurs familles. Elles doivent renouveler le titre de séjour de leurs enfants chaque année. Elles ne peuvent pas jouter les informations concernant leurs enfants sur leurs passeports et ne peuvent pas voyager avec eux. Leurs enfants sont considérés comme non-bahreinis, ainsi que leur époux.
Les enfants n'ont aucune sécurité de l'emploi. Le fait de trouver un travail est difficile. S'ils vont à l'hôpital ou dans des centres médicaux, ils doivent payer - c'est gratuit seulement pour les nationaux. Lorsqu'ils candidatent à l'université ils sont considérés comme des étrangers et la priorité est donnée aux citoyens bahreïnis
Beaucoup des familles concernées sont pauvres et ne peuvent pas payer les frais des permis de séjour, des soins de santé et de l'école.
Pourquoi le droit à la nationalité est-il un sujet important pour les femmes au Bahreïn ?
C'est une des formes de la discrimination que subissent les femmes au Bahreïn et nous pensons que c'est important car nous voyons l'étendue des souffrances que cela entraîne pour les femmes et leurs enfants. Les enfants sont nés au Bahreïn, leurs familles et leurs amis sont bahreinis et pourtant ils ne peuvent pas être en sécurité et éprouver un sentiment d'appartenance parce qu'ils ne sont pas pleinement acceptés et n'ont pas de droits politiques. Ils sont considérés comme des étrangers. Beaucoup des femmes qui ont été mariées à des non-nationaux sont divorcées ou veuves et vivent seules et sans revenus, et en plus de cela leurs enfants ne sont pas légalement des bahreïnis.
Comment la Bahrain Women's Society a-t-elle commencé à se pencher sur la question de la nationalité ?
Lors d'une de mes visites à Beyrouth, le CRTD-A a invité la Bahrain Women's Society à prendre part à une réunion régionale et à rejoindre la campagne. L'idée a immédiatement été acceptée car j'ai pensé que cela nous permettrait de travailler sur un des aspects de la discrimination contre les femmes. Nous avons rejoint la campagne en novembre 2004 mais notre action a réellement débutée en mai 2005.
Quelles activités la Bahrain Women's Society organise-t-elle au niveau national pour militer en faveur du droit des femmes à la nationalité ?
Depuis mai 2005, avec la coopération et le financement du CRDT-A nous avons tenu deux ateliers de militantisme et trois séminaires pour d'autres organisations de femmes du Bahreïn, pour les médias, les parlementaires et les membres du conseil de la Shoura.
Nous avons eu une rencontre avec des femmes bahreïnies mariées à des non-nationaux et le résultat était ahurissant. En une journée 140 femmes sont venus dans nos bureaux et nous avons écouté leurs tristes et douloureux témoignages. Cette rencontre a été couverte par les journaux locaux et a fait une grande différence dans la communauté. Tout le monde en parle, tous disent qu'ils ne savaient pas combien ces femmes souffraient. A l'aide de cas réels nous avons réellement aidé à la prise de conscience de ce problème et à un changement de perspective. Nous avons également demandé aux femmes de remplir des formulaires avec des détails sur leurs époux et leurs enfants pour une étude approfondie.
Nous avons eu une rencontre officielle avec le Supreme Council for Women in Bahrain car elles travaillent aussi sur ce problème mais avec une approche différente. Nous avons rencontré les groupes parlementaires - le groupe islamiste, le groupe économique et le groupe démocratique, et ils nous ont donné leur entier soutien. Nous avons rencontré l'autre chambre de notre gouvernement, le conseil de la Shoura - le comité pour les femmes et les enfants - et ils nous ont aussi donné tout leur soutien. Nous avons également rencontré le sous-secrétaire du Ministère de l'intérieur en charge des passeports et de l'immigration et il nous a promis une revue complète du code de la nationalité mais il n'a pas indiqué si cette réforme mènerait au droit des femmes de transmettre la nationalité bahreïnie à leurs enfants.
Notre campagne est très ciblée et cherche spécifiquement à changer une phrase de la loi afin de permettre aux hommes et aux femmes de transmettre leur nationalité à leurs descendants.
Quels sont les progrès accomplis ?
En fait j'ai une nouvelle fraîche : aujourd'hui le gouvernement a proposé un nouveau code de la nationalité que nous devons étudier. Je n'ai pas tous les détails mais j'espère qu'il y aura une modification de cet article qui permettrait aux femmes bahreïnies de transmettre leur nationalité. Ceci rendrait notre chemin vers le changement beaucoup plus court !
Quels sont les principales difficultés auxquelles vous faites face au Bahreïn pour un changement de la loi sur la nationalité ?
Nous avons beaucoup de problèmes politiques sensibles au Bahreïn : la constitution, les élections parlementaires et des questions locales entre le gouvernement et l'opposition. Ce genre de problèmes ont dominé les médias. Donc quand nous organisons un atelier ou une campagne de sensibilisation sur l'importance du code de la nationalité, il nous est difficile d'avoir une couverture médiatique.
Il a aussi été difficile de communiquer avec les femmes bahreïnies mariées à des non-nationaux. Elles ne veulent pas être montrées dans les médias - elles sont souvent très réfractaires quand nous leur demandons de faire une interview ou de filmer une vidéo ou d'écrire pour un journal. 150 femmes sont venues à la réunion et espéraient que nous pourrions régler leur problème immédiatement. Elles ont rempli des formulaires de recherche dans l'espoir que nous les adresserions au roi et que cela aboutirait à un changement immédiat. Mais lorsque nous leurs avons demandé d'être patientes et de nous rejoindre dans la campagne pour leurs droits, elles ont été déprimées. Il est très important de tenir compte de la dimension psychologique - leur expérience amère les a privées d'espoir.
Bénéficiez-vous d'un soutien public dans vos activités au Bahreïn ?
Nous avons obtenu beaucoup de soutien public de la communauté dans son ensemble ainsi que de nombreux officiels. Nous avons beaucoup de réponses positives de la communauté, y compris des groupes religieux. Ils s'opposent vigoureusement à la réforme du code de la famille mais pas à ce changement particulier dans la législation de la nationalité.
Quels sont les principaux avantages au travail avec des partenaires régionaux sur ce problème ?
Je me sens plus forte et plus en confiance dans ce que nous faisons et dans le chemin à parcourir. Rencontrer des partenaires et des homologues régionaux nous offre la chance de partager nos expériences et les pratiques qui marchent, de chercher des conseils et des inspirations, plus que tout cela nous donne la certitude que nous ne travaillons pas seules.
En plus, le changement c'est contagieux. Lorsqu'un pays arabe voit qu'un autre a réformé son code de la nationalité par exemple, il est immédiatement encouragé à en faire de même. Ainsi c'est une grande chance de pouvoir discuter des obstacles et des difficultés avec des partenaires régionaux, d'attirer l'attention sur des problèmes communs et des solutions possibles, ainsi que d'être informées des changements et des solutions trouvées dans les autres pays tels que l'Algérie, l'Egypte et le Maroc.
Quelles sont les principales différences et similarités entre la situation au Bahreïn et dans d'autres pays où se déroule la campagne ?
Nous sommes très similaires. Nous faisons face au même problème. Il y a peut être certaines différences. Par exemple, la situation est encore plus compliquée au Liban. Il y a de nombreux groupes politiques impliqués alors que la situation est plus claire au Bahreïn. Néanmoins le cœur du problème est le même.
De plus, il a fallu 20 ans de campagne pour aboutir à une réforme en Egypte. Il semble que se sera plus rapide au Bahreïn. J'espère qu'il ne faudra pas plus de deux ans pour aboutir à la réforme recherchée.